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Chronique d'un désastre

Le 19.12.2021 par MartinT

Je suis allé voir l'OL jouer tout près de chez moi. J'y suis allé avec le sourire, j'en suis reparti avec honte et rage. 

29 novembre 2021, le tirage au sort des 32èmes de finale de la Coupe de France vient de trancher : l’OL se déplacera au Stade Sébastien Charléty pour y affronter le Paris FC, pensionnaire de Ligue 2 et modeste voisin du Paris Saint-Germain. La date est fixée au vendredi 17 décembre à 21h.

Habitant la petite couronne de la banlieue parisienne sud, le Stade Sébastien Charléty est très proche de chez moi. Je suis ravi de ce petit clin d’œil du sort et de l’opportunité qui me sera donnée de voir jouer mon club devant mes yeux un peu moins ébahis que par le passé, niveau de jeu chancelant, péripéties sportives et extra sportives, gouvernance bancale de l’institution et problèmes à répétition en tribunes depuis quelques mois obligent. Mais n’ayant que trop rarement l’occasion de voir mon Olympique Lyonnais « en vrai », je ne vais certainement pas me priver.

Dès la mise en vente de la billetterie visiteurs, j’acquiers le précieux sésame et lis avec plaisir que bien que je m’apprête à me rendre au stade seul, j’y serai malgré tout accompagné de plusieurs centaines de supporters lyonnais. Très bien. Il y aura de l’ambiance et je retrouverai peut-être un peu de ce ressenti et de cette aura si caractéristiques des matches en Virage Nord à Gerland.

Vendredi, 19h45. Je fais le tour du Stade Charléty afin d’arriver à l’entrée du secteur visiteurs, muni de ma contremarque. À l’embouchure de la rue qui longe la tribune Est, un barrage de police. « Vous supportez Saint-Étienne ? ». Haha, bonne vanne, monsieur l’agent. Petits sourires échangés, puis, une fois la vérification de ma contremarque par un premier rideau de contrôle effectuée, je suis au pied des tribunes où j’échange cette dernière contre un billet d’entrée. Le billet étant nominatif, mon identité est vérifiée. La fouille est minutieuse, on contrôle ma capuche, mes poches, mes bras, mes jambes, la démarche est assez exhaustive. Je pénètre enfin dans l’arène, quelques dizaines de Lyonnaises et Lyonnais y campent déjà, le stade est quasiment désert par ailleurs. Des maillots, des écharpes, me voilà parmi les miens. Il n’est pas 20h, la buvette n’étant pas loin, c’est une bière à la main que je me retrouve à discuter avec des expatriés lyonnais habitant la région parisienne et qui se sont entretemps installés une rangée au-dessus de moi. À la gauche du secteur où nous nous trouvons, des dizaines de gamins visiblement très motivés viennent occuper le virage sud du stade, peut-être une sortie scolaire ou un club, en tout cas ça chante, ça crie, moment sympa pour eux. Il va y avoir une bonne ambiance.

Les deux équipes sortent s’échauffer, acclamations pour l’effectif du PFC (les enfants au virage sud sont à fond !), quelques « bouuuuh » envers les joueurs de l’OL, largement contrebalancés par nos applaudissements et nos premiers chants, un peu désordonnés il est vrai.

21h. Le coup de sifflet de l’arbitre lance le match. Rapidement, le PFC ouvre le score devant notre secteur, le buteur vient chambrer un peu notre tribune, le match reprend.

Aux alentours de 21h30, depuis mon siège au dernier rang de l’anneau inférieur du stade, j’entends des remous et du brouhaha dans mon dos. Je me tourne et vois plusieurs dizaines d’individus regroupés à l’entrée des tribunes du secteur visiteurs. Ah. Les groupes sont là. Ils font irruption avec calme dans les travées, j’entends un « Virage Sud, on va en haut » de la part d’un type qui s’apprête à emprunter les escaliers menant vers l’anneau supérieur. L’ambiance est étrange, c’était plutôt calme, plat mais bon enfant jusqu’ici, j’ai l’impression que ce sera moins le cas. Si j’avais été Spider-Man, j’aurais pu dire que mon sens de l’araignée s’agitait.

Des banderoles, des drapeaux, un mégaphone, des chants coordonnés, des fumis, des stroboscopes. Effectivement, l’ambiance n’est plus du tout la même mais pour l’instant, elle n’est pas hostile outre mesure. « Paris, Paris, on t’enc*le ». Bon. Hostile peut-être pas mais le côté bon enfant n’est plus. Un peu dommage pour un match lambda contre une équipe de Ligue 2, un vendredi soir, avec des tribunes remplies de gamins, avec ou sans leurs parents. Mais on fera avec, au moins il y a de l’ambiance.

21h40, cinq minutes avant la mi-temps. Je veux éviter la cohue qu’il va certainement y avoir à la buvette dès que l’arbitre aura sifflé la pause, je quitte la tribune et vais chercher une bière. « OUAAAAAAAAAAAAAAAAAIS ». Dembélé vient d’égaliser. J’éclate de rire (rater les buts de l’OL pour causes diverses et variées est l’une de mes malédictions), de consorts avec les quelques autres Lyonnais ayant eu la même idée que moi et avec qui j’attends à la buvette. L’arbitre siffle la mi-temps et la file d’attente est noire de monde en quelques dizaines de secondes.

« BOUM ». Probablement une bombe agricole. Pas bon signe.  Bière à la main, je me dirige vers la tribune et découvre sur le chemin que l’ambiance a changé. Elle est étrange. Pesante. C’est la mi-temps, pourquoi je vois des gars courir, crier ? Hey, pourquoi il est assis par terre à chialer, lui ?

Je tiens à signaler que les évènements que je décris à partir d’ici sont uniquement ceux que j’ai vus de mes yeux et entendus de mes oreilles. Je ne sais pas ce qu’il s’est passé entre le moment où j’ai quitté la tribune, juste avant l’égalisation, et celui où j’y suis retourné. Mais l’environnement que je trouve en reprenant ma place dans les gradins n’est plus du tout le même que celui que j’ai quitté dix minutes auparavant. Tout le monde est tourné vers l’anneau supérieur, j’en fais de même et vois des fumigènes fendre l’air depuis le secteur visiteurs vers la zone attenante, peuplée de supporters du PFC qui fuient en panique, enjambent les barrières les séparant de la piste d’athlétisme et s’y réfugient. Les panneaux de plexiglas nous séparant d’eux sont mis à mal par des types cagoulés venant de notre tribune qui se déversent, ceintures à la main, dans les gradins parisiens. Les CRS sont eux aussi dans notre secteur et chargent en anneau supérieur. Les yeux commencent à piquer, le nez aussi – le gaz lacrymogène est de sortie. Je me dirige vers le bas du secteur, ça a l’air d’être plus calme. Faux, l’air y est aussi vicié et ça commence également à s’agiter. Je remonte et me fais bousculer par des types courant en direction du virage sud du stade (celui occupé par les gamins) et hurlant à l’intention des gens s’y trouvant des insultes que je refuse de citer ici.

« Hein ? ». Je suis déboussolé. Qu’est-ce qui se passe ? Le nez et la bouche couverts par mon écharpe aux couleurs de l’OL (qui, il est vrai, à servi à cette fin à de maintes reprises lors des craquages de fumigènes en VN), je regarde à droite, à gauche, en haut, de nouveau à droite et à gauche. Ça court, ça crie, ça pleure. Un type en larmes aux yeux rouge sang se remet spectaculairement de ce qui vient de lui arriver, sort de sa poche une cagoule et en l’enfilant crie « on y retourne, on va les n*quer » avant d’emprunter les escaliers vers l’anneau supérieur, d’où il venait de descendre. Je consulte deux de mes acolytes rencontrés avant le match, que je viens par hasard de retrouver dans le capharnaüm ambiant et on décide que quitter la tribune en attendant que les choses se calment est la bonne chose à faire. Le rideau de CRS qui s’est entre-temps formé entre la sortie des gradins et celle du secteur se disloque pour nous laisser passer, ne nous considérant de toute évidence pas comme une menace ni comme un groupe de fugitifs cherchant à fuir les lieux de leurs méfaits. Le stadier, lui, fait du zèle (« vous ne sortez pas, personne ne sort ») mais après avoir tenté de se chamailler ne résiste pas. On est dehors. Je sors mon téléphone et vois les dizaines de messages affluer de la part d’amis et famille qui, postés devant leur télévision, ont malheureusement bien plus de questions à me poser que de réponses à me fournir.

Quelques minutes passent, je décide de retenter ma chance, je me dirige à nouveau vers l’entrée du secteur visiteurs, seul – mes comparses d’un soir préfèrent attendre. Je tombe sur plusieurs Lyonnais qui m’en découragent et vois, au travers des tribunes, la pelouse envahie, de la fumée et du gaz partout. Je commence à comprendre que non seulement ce match ne reprendra pas mais qu’au vu du passif des « supporters » français en matière de débordements depuis quelques mois et de la très récente et non encore définitivement réglée affaire OL-OM, ce match sera un tournant. Pour le football français (espérons-le), pour l’OL (idem), pour moi, pour tout le monde.

Je quitte définitivement le stade accompagné de mes acolytes, dont je ne connais même pas les prénoms. La rage est le sentiment qui prédomine. En contournant le stade, on se retrouve côté tribune Ouest, d’où une vue plongeante sur la pelouse et le secteur visiteurs nous offre un spectacle de désolation. Les premières réactions commencent à affluer via les réseaux sociaux, évidemment chacun se dédouane, c’est pas nous, c’est les autres, c’est eux qui ont commencé, c’est eux qu’il faut punir. Je ne sais pas ce qu’il a pu se passer, je ne sais pas qui a commencé et contrairement aux responsables et aux coupables, je m’en contrefous. Au-delà des failles de sécurité, des manquements organisationnels, de l’impréparation du Paris FC à ce genre de rencontre, RIEN n’excuse ce que j’ai vu et ce que j’ai entendu. Ce n’est pas mon sport. Ce n’est pas mon club. Ce n’est pas ma passion.

Un tournant.

À propos de l'auteur

Cet article a été rédigé par MartinT, membre du Café du Commerce OL.