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Des racines mais pas d’ailes

Le 06.09.2022 par MatthiasT

Le passage de témoin d’août à septembre trouve sa beauté dans la réitération : mirabelles, rentrée des classes, couchers de soleil précoces… Puis les bilans mercato et l’occasion de compter le nombre de "coachs d'autres clubs qui sont en train de vouloir partir parce qu'ils sont jaloux du recrutement" de votre club favori.

Premier achat : la paix sociale  

Au crépuscule d’une saison 2021-2022 aussi mauvaise qu’agitée, le président de l’Olympique Lyonnais Jean-Michel Aulas se fendit d’une lettre ouverte aux supporters. Ils purent y lire les promesses d’une remise en question, le retour du travail, de l’« ADN OL », de l’ambition – presque de l’être aimé. Une passion pour la suite de l’aventure qui devait se trouver enhardie par le rachat du club et l’injection de capital par Eagle Football Holdings, avec John Textor aux manettes, ainsi qu’un coup de pouce bonus grâce à l’argent que la LFP devrait à l’OL suite à l’opération CVC.

La vente des parts d’IDG et de Pathé ayant été gérée plutôt rapidement et en douceur avant le mercato, celui-ci pouvait ainsi démarrer sous les meilleurs auspices et dans le parfum d’une nouvelle ère, habillage à l’américaine. De fait, lorsque l’OL inaugura le sens des arrivées par le retour des anciennes gloires Alexandre Lacazette et Corentin Tolisso, l’enthousiasme envahit l’opinion lyonnaise. Les enfants prodigues étaient de retour à la maison sans être particulièrement proches de la retraite. S’ils avaient accepté de venir, c’est forcément que le projet était ambitieux. Ils allaient pouvoir encadrer les jeunes tout en guidant les nouvelles recrues. Ils mèneraient l’OL encore plus haut qu’ils ne l’avaient fait dans leur jeunesse.

Seulement voilà, une fois l’engouement retombé, une fois le porte-monnaie allégé de l’équivalent pécuniaire d’un nouveau flocage, c’est un jugement plus nuancé qui émerge sur cette double arrivée, pas aidée par la suffisance qui s’en est suivie. D’un point de vue recrutement, on ne peut pas dire que ce ne sont pas des bonnes pioches. Des joueurs de ce calibre n’auraient pas pris la peine de répondre à l’OL s’ils n’y étaient pas formés et attachés. Mais on ne peut pas non plus crier aux coups de génie. Aucun autre gros club n’était sur ces dossiers, et l’OL n’a pas eu à sortir le grand jeu pour les convaincre ni à scouter longtemps pour les trouver. On ne peut pas prétendre qu’ils ne sont pas au niveau – les aptitudes en pivot de l'ancien Gunner sont déjà une bouffée d'air frais pour le jeu de Bosz – mais il faudra attendre pour affirmer qu'ils remplacent correctement Memphis et Guimarães. Des doutes subsistent en effet sur leurs états physique et mental passé le mirage de la Coupe du monde. Surtout, on sait que leur statut risque d’être un handicap si le niveau n’est pas au rendez-vous.

De la fuite dans les idées

Ce début de recrutement n’était finalement que les (bonnes) prémices d’un (beaucoup plus terrible) manque d’inspiration. Hormis le poste de latéral gauche – encore heureux, c’est un chantier vieux de deux ans – où Tyrell Malacia était un bon choix avant qu’il ne faille verser trop d’argent à trop de monde puis où Nicolás Tagliafico apparaissait en premier dans la catégorie des internationaux vendus sous leur valeur marchande et enfin où Quentin Merlin figurait en plan de secours, aucun besoin prioritaire de l’effectif n’a semblé méthodiquement ciblé et comblé.

Johann Lepenant est un rapatriement de la nouvelle addition au staff Alain Caveglia, et son agent, Karim Djaziri, connaît bien l’OL. Le renouvellement du prêt de Tetê, dont la gestion finale du dossier pour signer le joueur définitivement devra être scrutée avec attention, coulait de source. Et alors que l’intérêt d’une doublure à droite est soudainement apparu le 29 août, Saël Kumbedi était latéral titulaire des U17 français champions d’Europe cet été. Ces arrivées sont bonnes mais elles ne témoignent pas d’un grand travail de scouting. D’ailleurs, il en manque. Au 2 septembre, l’effectif souffre de grosses carences au poste de défenseur central et au milieu, que ce soit en 10 ou 6 (on peine toujours à comprendre ce que voulait Peter Bosz) en remplacement qualitatif de vous-savez-qui. On ajouterait même un ailier gauche si le coach néerlandais n’était pas si insistant avec Karl Toko-Ekambi.

Les manques, les facilités et les bonnes idées du mercato en une image.

Plus révélateur encore du manque d’idées et de travail, la moitié des recrues et des pistes citées avaient déjà porté le maillot de l’OL : Tanguy Ndombélé cet hiver, Rémy Riou, Alexandre Lacazette et Corentin Tolisso cet été, Karim Benzema en serpent de mer, les rumeurs Maxime Gonalons, Samuel Umtiti, Amine Gouiri, et il paraîtrait même Miralem Pjanić.

C’est là tout le revers de la médaille du retour de l’ADN OL. En plus de prendre pour modèle un esprit de suffisance et d’entre-soi qui n’a pas marché, il ne s’agit en fait que d’un subterfuge pour, encore une fois et maladivement, dépenser le moins possible.

Si l’on pouvait tenter d’excuser la taille ridicule de la cellule de recrutement pour l’équipe première par un recours dévoué à la data, grande mode du football ces dernières années et pratique commune par ailleurs, cette hypothèse est balayée mercato après mercato. Toulouse est un club qui recrute avec la data, oui. Ça vous amène le meilleur buteur de D2 néerlandaise entre autres espoirs nord-européens (aussi recrutés sur la base de stats moins évidentes que le nombre de buts). Pas le gardien que vous avez formé il y a 15 ans. Lyon recrute avec la page des joueurs passés au club, les opportunités d’agent et des scouts dont soit le manque d'idées soit le nombre est limitant.

Sans cellule data dédiée au recrutement ni/ou de scouting digne de son rang, l'obsession de l'OL à dépenser le moins possible a ça de comique que s'il voulait soudainement casser la tirelire, il ne saurait même pas sur quel joueur le faire. Les mercatos dénués d'idées ne sont donc pas seulement le lot d'un responsable du recrutement dont l'acharnement à la tâche serait discutable selon les retours journalistiques de son passage au PSG féminin et de plus en plus ici, ils sont systémiques et amenés à se répéter en l'état.

La grande braderie

Nous sommes le 25 août quand le mercato lyonnais a encore une allure acceptable. Certes, vu le calme plat et la liste d'arrivées, on n'imagine pas le board débordé. Mais s'il manque toujours a minima une doublure à droite et au centre de la défense, et si la vente d'indésirables n'a plus avancé depuis celle de Léo Dubois début juillet, les recrues déjà arrivées sont bonnes et, surtout, l'OL n'a pas lâché ses cadres. Enfin, son cadre.

Planifié comme vendu et annoncé sur les tablettes de nombreux clubs anglais, Lucas Paquetá est en effet toujours lyonnais. Mieux, l'OL n'a pas besoin de vendre. Comptablement, en prenant en compte l'étalement des faibles indemnités de transfert et des primes à la signature, le mercato est déjà dans le vert. Et des ventes d'indésirables de dernière minute peuvent encore verdir l'ardoise. De plus, l'augmentation de capital de 86 millions suite au rachat d'Eagle Football, et le montant perçu de la vente des droits commerciaux de la Ligue 1 à CVC, 90 millions pour l'OL dont 16.5 dès cet été, permettent d'envisager l’avenir financier sous de bons auspices.

Parfait, donc ? L'OL va pouvoir conserver le meilleur joueur de l'effectif et l'un des rares à avoir le niveau pour jouer l'objectif annoncé, à savoir la Ligue des Champions. Lui-même ne force pas pour un départ et ne serait pas contre rester dans un environnement sain et stable à quatre mois de la Coupe du monde, et son contrat court jusqu'en 2025. Il n'y a donc aucun obstacle, n'est-ce pas ?

Encore raté, l'appel du fichier Earnings before interest, taxes, depreciation and amortization, du plaisir de noter des tas de nombres positifs sur le communiqué de l'activité de l'exercice — dont les supporters, ces gueux, ne peuvent pas saisir la jouissance — fut encore une fois trop fort. Paquetá, que le club a formaté comme un futur chèque sur pattes depuis de longs mois, est vendu pour 43 millions d’euros plus 19 millions de bonus facilement atteignables.

Sans les bonus ultérieurs et la part reversée à l'AC Milan, l'OL a touché 39.55 millions d’euros cet été sur cette vente. Et ne les a pas réinvestis. Mais compte toujours jouer le podium. Voilà.

Pire encore, l'OL réitère dans les dernières heures du mercato. Cette fois, c'est Sinaly Diomandé, prometteur remplaçant numéro 1 en défense centrale, et également... le seul depuis que Da Silva et Boateng sont poussés vers la sortie, que le club négocie pour 6 à 9 petits et inutiles millions, bien entendu sans plan de réinvestissement, et le tout à un concurrent direct, plus précisément à un ancien ami du club. Transfert avorté par la volonté du joueur de rester, ce qui est à saluer. D’autant qu’il vient d’empêcher le club de se lancer dans une saison avec un seul défenseur axial de métier.

Le réseau fait a contrario davantage défaut pour la vente d'indésirables. Si une porte de sortie a pu être à peu près dégotée pour Tino Kadewere et Cenk Özkaçar, c'est silence radio pour Julian Pollersbeck, Damien Da Silva et Jérôme Boateng. Les cas Houssem Aouar et Moussa Dembélé, qui ont logiquement attiré plus d'offres, n'ont quant à eux jamais débouché sur un accord tripartite.  

Vincent Ponsot et Rémy Riou

Un statut en chute libre

Admettons que le bilan des arrivées soit satisfaisant. Admettons que le bilan des départs soit rageant, mais que les joueurs passent, c’est la vie d’un club, et le vide sera comblé par un dépassement de fonction ou un jeune du centre (si, il en reste qui ne sont ni à Rennes ni à Nice). Admettons.

Mais c’est dans la comparaison aux concurrents que le bât blesse. Huitième de Ligue 1 la saison dernière, l’Olympique Lyonnais a réussi à s’affaiblir en défense, secteur où il présentait déjà le onzième bilan. Pour « compenser », les Rhodaniens comptaient sur la quatrième attaque de Ligue 1. Qu’en adviendra-t-il sans le pouvoir créateur de Paquetá ?

D’autant que la concurrence ne chôme pas. Elle se renforce.

Lens, qui donne déjà en trois ans de retour dans l'élite une leçon de jeu et de management sportif à beaucoup de ses congénères, dont l'OL, a certes bien vendu, mais a également bien réinvesti. Surtout, ils ont prolongé leur meilleur élément Seko Fofana au lieu de le pousser vers la sortie pour un peu de cash.

Marseille, déjà deuxième loin devant Lyon, continue ses folles dépenses. Et bien que l'on ne sache pas très bien si cette fuite vers l'avant perpétuelle finira ou non dans un précipice, le fait est qu'à court terme, les mercatos sont meilleurs en aval qu'en amont du Rhône et cela risque de se sentir au classement.

Rennes continue de son côté de surfer sur sa frénésie dépensière des deux derniers mercatos quand INEOS tape du poing sur la table en ce sens pour doter Nice de gros transferts à son tour. Et c'est bien sûr sans mentionner Paris, Monaco ou encore Lille, Strasbourg et on ne sait plus très bien où commence et s'arrête la liste des concurrents d'un club sans ambition qui a déjà fini huitième et s'est encore affaibli. 

Et la remise en question, dans tout ça ?

Les directions sportives et les dépenses des uns et des autres font d’autant plus mal que l’OL, pendant ce temps, par avarice ou manque d’humilité, continue d’accumuler les ventes sans investir. Sur les 5 dernières saisons, le club lyonnais avoisine les 600 millions d’euros récupérés sur les ventes. En la soustrayant aux achats, la balance obtenue est positive de 200 millions d’euros. Le groupe professionnel perd quelque 40 millions d’euros de sa valeur à chaque mercato. Le bilan sportif en corrélation ? Strictement 5 places et 17 points en moins, aucune qualification en Ligue des Champions depuis trois saisons, deux passages le ventre mou. À la lumière des concurrents comme à la loupe de ses propres résultats, la politique d’austérité du club est factuellement de moins en moins tenable.

Depuis toujours, le logiciel économique de Jean-Michel Aulas fonctionne comme tel en ce qui concerne le trading de joueurs : vendre dès qu'une offre supérieure à la valeur marchande est reçue ; remplacer en amont les meilleurs joueurs par des opportunités de marché. Or, non content d'être devenu plus critiquable dans le football des années 2020, on a impression que l'OL ne suit plus qu'une version ramollie de ce modèle. Premièrement, les opportunités remplaçantes sont moins fouillées qu'à une époque quand ce ne sont pas tout simplement des erreurs de profil — Romain Faivre pour remplacer Paquetá, vraiment ? Et quid de tous ces attaquants axiaux recrutés pour jouer sur les ailes ? Du vide créatif laissé par Memphis il y a un an déjà ? Puis, Guimarães et Paquetá, et d'autres avant eux, n'ont pas été vendus au-dessus de leur valeur marchande. Simplement ni plus ni moins qu'à leur prix sans faire jouer la concurrence.

Finalement, cette politique d’austérité ressemble de plus en plus à une prophétie autoréalisatrice tant l’affaiblissement chronique de l’effectif qu’elle demande ne cesse de générer à son tour un manque à gagner fatal par l’absence de qualification européenne. Et, après tant de lignes sur l’argent, c’est sans mentionner le jeu, autour duquel le projet ne tourne toujours pas, et dont l’absence finira par désemplir le Groupama Stadium.

À propos de l'auteur

Cet article a été rédigé par MatthiasT, membre du Café du Commerce OL.